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Svend Andersen : Le doyen danois

Publié le Écrit par Mamy Yves Ratsimbazafy
Svend Andersen
© Fred Merz
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Il est assis, là, glissant sans cesse des blagues dans son récit, devant une table de cuisine, dans un recoin de son atelier. L'espace est cosy, domestique même, et c'est là que Svend Andersen travaille, à mi-temps, du haut de ses 82 ans. Hauteur, c'est pourtant un mot qui ne lui convient pas. Lui qui est un des horlogers les plus âgés encore en activité, et qui plus est tête pensante d'une marque qui porte son nom, n'a rien à voir avec les altitudes du luxe, ni ses attitudes. Beaucoup d'horlogers sont humbles. Mais l'exercice est plus délicat quand on a le CV de M. Andersen.

L'unification

Avant le 9 novembre 2023, le grand public ne le connaissait pas, et le public averti de l'horlogerie, à peine. C'est lorsqu'il est monté sur scène pour recevoir le Prix Spécial du Jury du Grand Prix de l'Horlogerie de Genève qu'il a fait sa plus visible apparition, en compagnie de son compère Vincent Calabrese. Ensemble, en 1985, ils avaient fondé l'Académie Horlogère des Créateurs Indépendants, l'AHCI.

Cette association essentielle, qui protège le tissu horloger, compte parmi ses membres des noms comme François-Paul Journe ou Kari Voutilainen. L'idée de protéger les horlogers indépendants était indispensable, eux qui travaillent à petite échelle, au four et au moulin, à l'établi, à la pointeuse et à l'administratif.

La période danoise

Plus encore que ses initiatives, M. Andersen se démarque en ce qu'il est. .. danois. Arrivé en Suisse en 1963, il était formé à l'horlogerie selon une modalité qui le fait ressembler à Mrs George Daniels ou encore Michel Parmigiani. Il a d'abord été réparateur de montres anciennes. Né en 1942 dans le sud du Danemark, il a appris entre l'École d'Horlogerie de Copenhague, des ateliers de SAV et de petits boulots, sur des horloges, des montres de poche, qui ne fonctionnaient pas, plus, ou fonctionnaient mal. « Je travaillais après l' école, le samedi, près du port de Copenhague. On avait des marins qui arrivaient et qui ne restaient que quelques jours. Il fallait réparer en express , se souvient-il. Il y avait un capitaine de bateau qui faisait la liaison avec le Groenland, qui venait vider ses poches avec des montres à réparer. » Le vendredi 13 septembre 1963, il entre à son premier poste dans le Valais.

L'arrivée en Suisse

Il passe chez Gübelin, à Lucerne puis Genève. Chez cette référence de la distribution, il met la main à des horloges, des montres, parfois joaillières, et même à la vente. Puis en 1969, il met une pendule électromécanique… dans une bouteille. Ce qui lui vaut de paraître dans des médias internationaux. ATS, Reuters, la TV, la radio, jusqu'aux USA où il reçoit un sobriquet. « Ils m'ont appelé “watchmaker of the impossible”, dit-il en en riant encore. Ça a fait le tour du monde en une semaine. Et ça m'a permis d'entrer dans le cercle des collectionneurs. » Et de se faire remarquer de Patek Philippe, où M. Henri Stern lui a souhaité la bienvenue. Il se retrouve propulsé à l'atelier des complications. Pendant neuf ans, il travaille sur des prototypes, des quantièmes perpétuels, des chronographes, des sonneries (un peu) et répare toujours des pièces anciennes. Il y côtoie des noms comme Roger Dubuis et Louis Cottier, l'inventeur des heures universelles que Patek Philippe a rachetées et exploite encore. « L'heure du monde, je suis tombé dedans chez Patek », confie-t-il un peu sérieux.

L'indépendance

Puis il reçoit une demande externe. Un collectionneur zurichois a besoin de reconstituer une boîte en or pour un mouvement de montre de poche à sonnerie. Sa réalisation lui vaut des demandes similaires, qui affluent de tous côtés. Elles lui servent de tremplin pour quitter Patek et créer son atelier Quai du Seujet. « Je me suis installé au 34, dans un atelier que j'ai fait faire par l'architecte », raconte M. Andersen. Dans cet espace qu'il occupe encore aujourd'hui, il se lance dans la fabrication de boîtes sur mesure avec William Perret, son associé et l'un des derniers artisans du genre. L'arrivée d'une vague de collectionneurs italiens, ceux qui préparent justement la renaissance de l'horlogerie, lui permet de tenir dans les années 80, creuses s'il en est. Leur faim de montres-bracelets va lui ouvrir le monde.

L'émergence d'un style

Au contact de ces collectionneurs, il impose ses dessins, son style et les prémices d'une marque. Rapidement, il se choisit une complication, forcément les heures universelles, qu'il habille de cadrans à mappemonde et de cornes en goutte. En 1989, ce sera la Communication. En 1992, la Columbus, produite à 500 exemplaires au total, un chiffre incroyable dans un marché déprimé. En 1994, il crée la Mundus, toujours l'heure universelle la plus plate de l'histoire, avec ses 4,2 mm. Puis il s'engage sur une seconde voie, qui consolide son image, sur un mode plus confidentiel. Svend Andersen devient un spécialiste des montres érotiques à automate.

Il existe alors très peu de marques sur ce créneau, qui a une clientèle fidèle. M. Andersen, qui travaille de toute manière à la pièce, sur demande, s'y épanouit. Au total, il en a produit pas moins de 170. « L'automate dure deux minutes, comme ça, on peut faire le tour de la table et le montrer aux copains. Et ça a créé plein d'histoires », sourit-il avant de s'élancer dans quelques anecdotes coquines. Quand il s'associe avec le CEO actuel Pierre-Alexandre Aeschlimann en 2015, la marque a déjà pris un troisième visage, celui de montres à heures sautantes, épurées, confidentielles, recherchées.

Les vocations

Il a gardé un fort accent, bute sur certains mots en bégayant et utilise une foule d'expressions idiomatiques, qu'il a dû attraper de la bouche des jeunes horlogers qui travaillent avec lui. « La langue est un moyen d'ouverture. Je suis tombé dedans quand j' étais petit, puisque j'ai grandi près de la frontière allemande. Je parle quatre langues, je lis et comprends l'italien et le flamand. Ça aide pour la commercialisation », glisse-t-il, amusé. Dans les années 90 encore, il collabore avec Alain Silberstein, alors en pleine vogue. « Je me souviens, j'avais un voisin rabbin et mathématicien qui m'a expliqué comment fonctionne le calendrier hébraïque. C'est comme ça que nous avons réussi à faire l'Hebraïca avec Alain. » En quarante ans, son atelier a vu défiler des talents, qui sont devenus de grands noms. Il a commencé avec Frank Müller, puis Félix Baumgartner, qui fondera ensuite Urwerk.

Il a reçu Nicolas Commergnat, l'horloger de Bacs & Russo pour Phillips. Gaël Petermann, plus tard de Petermann Bedat, a refait une de ses montres bouteille. On peut encore citer Sébastien Billières, fondateur de Genus, et Philippe Quentin, professeur à l'École d'Horlogerie de Genève. C'est un qualificatif qu'il refuserait, mais Svend Andersen est la matrice des horlogers indépendants. Il a monté une marque, traversé les difficultés, créé une signature technique et plus que tout, partagé. C'est la première de ses générosités.

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