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Federico Restrepo : Le maître des ellipses

Publié le Écrit par La Rédaction
Federico Restrepo : Le maître des ellipses
© Thomas Vollaire
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Federico Restrepo ne fait rien comme tout le monde. Ainsi ce designer atypique et multirécompensé aurait-il pu imaginer sa première montre sur le plancher des vaches, assis à une table à dessin ? Non. C'est confortablement installé à bord d'un Concorde, en route pour New York en 2000, alors qu'à travers le petit hublot du supersonique se dessine au loin la courbe elliptique de la surface de la Terre, que va lui venir l'inspiration. « Comme je voyage toujours avec mon carnet de dessin , raconte aujourd'hui Federico, j'ai passé le voyage à dessiner des montres en adoptant cette forme elliptique, forme qui a inspiré la collection de la marque Restrepo. « C'est une sorte de défi de faire revivre l'ellipse dans un monde où dominent le carré, le rond, le rectangle. » Je m'intéresse aux avions supersoniques, à l'espace et à l'astronomie, et cela m'a fait redécouvrir les lois de Johannes Kepler (1571-1630), ce scientifique allemand qui a défini que les planètes tournent autour du soleil selon des trajectoires elliptiques et non selon des cercles parfaits. J'ai donc laissé naturellement mon imagination et mon crayon dessiner une carrure elliptique d'un genre nouveau et un cadran retraçant l'ellipse du vol du Concorde. » Comme souvent dans les belles histoires d'horlogerie, l'aviation n'est en effet jamais très loin. Ainsi, Federico a toujours montré une fascination égale pour les montres et pour les avions. « J'ai été pendant longtemps un très bon client des maquettes d'avions Heller , se souvient-il, mais depuis mon plus jeune âge, j'aime aussi et je collectionne les garde-temps. »  Petit, le futur horloger franco-colombien né à Bogota en 1962 dessine des montres et s'il ne se souvient pas précisément pourquoi et comment cela lui a pris, il évoque une attirance pour ces chronographes grâce auxquels « on voit le temps qui reste ». À Barcelone, où il passe une partie de sa jeunesse, avec son argent de poche, il achète des montres qu'il démonte et remonte. « J' adore les chronographes, c'est ma passion, même si je ne m'en sers absolument jamais, même pour faire cuire un œuf ! Ça calcule, ça bouge tout seul… »

La curiosité, la création et le goût des belles choses (dont les lignes de la dernière Bentley Continental), Federico Restrepo a tout cela dans le sang, fruit d'un héritage familial haut en couleurs.  Jugez plutôt : fils d'une artiste designer et d'un architecte bâtisseur de salles de cinéma, il est aussi l'arrière-petit-fils d'Henry Paul Nénot, fondateur de la nouvelle Sorbonne, bâtisseur du Pavillon des Nations à Genève, Grand Prix de Rome, Académicien des Arts et des Lettres, petit-fils d'Hervé Baille, peintre de la Marine, affichiste pour Air France et Patek Philippe, humoriste et aquarelliste. À la maison, le petit Federico voit passer le gratin des artistes colombiens, de Fernando Botero à Gabriel García Márquez en passant par l'Espagnol Jordi Solé Tura (ancien ministre de la Culture et père de la Constitution). Mais c'est vers une carrière d'universitaire qu'il se dirige toutefois, jusqu'à devenir Maître en philosophie, diplômé de la Sorbonne, sans jamais remiser ses crayons ni taire son inextinguible soif de création. En 1987, alors qu'il vient de remporter un prix pour son design d'une lampe au Salon International du Luminaire, sa voie semble toute tracée : Federico Restrepo devient designer. « J'ai exercé longtemps dans ce secteur du design pour un très grand nombre de marques et ce, aux quatre coins du monde. J'ai créé les designs de parfums, d'instruments d' écriture, de cosmétiques, d'accessoires… » Et pas n'importe lesquels puisqu'au travers des diverses agences créées de part le monde, il va ainsi officier auprès des plus grandes enseignes, de Paul Smith, Jean-Paul Gauthier, Crystal Vibe et Yves Rocher à S.T. Dupont, Azzaro, Clarins, Baccarat, Pommery et Lanvin, en passant par Chaumet ou encore Benetton et Laura Ashley. Jusqu'à ce que Restrepo, sa propre marque, ne vienne s'ajouter à cette illustre liste. Nous sommes en 2000, dans le vol AF 002 d'Air France qui survole l'Atlantique à plus de 2 400 km/h (Mach 2) et le futur horloger est bien décidé, après avoir couché sur le papier ses premières esquisses de montres elliptiques, à lancer sa propre marque dès son retour sur la terre ferme. Hélas, alors que tout semblait bien engagé, les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center vont passer par là et doucher ses espoirs, faire fuir les investisseurs et reléguer le projet aux calendes grecques. S'il en faut toutefois davantage pour décourager le designer, pas moins de deux décennies vont passer avant que ne soit présentée la première pièce de la collection Restrepo. « Ça n'a pas été facile, concède-t-il, et le marché aujourd'hui est plutôt en berne. »

Mais en quelques années, le pari est tenu et en 2021, Restrepo a été en mesure de présenter une collection de onze modèles différents, tous automatiques et produits à 50 exemplaires par série. Et tous, bien sûr, arborant ce design en ellipse si cher au designer. « D'autres grandes maisons l'ont utilisé durant les années 70 mais cela avait été totalement oublié et abandonné. C'est une sorte de défi que de le faire revivre dans un monde où dominent le carré, le rond, le rectangle… » Après des modèles baptisés El Caballero, Dark Warrior ou encore Day Warrior, ainsi que la Hasta la Victoria avec ses couleurs aussi vives qu'originales, une Octopus est sortie en 2022, inspirée du roman Vingt mille Lieues sous les mers de Jules Verne. Comme souvent dans les belles histoires d'horlogerie, l'aviation n'est jamais très loin. En hommage au Concorde, près de 23 ans après avoir esquissé, à bord du défunt supersonique, les tout premiers dessins de sa collection, Federico Restrepo a imaginé et conçu le modèle Ellipse Mach 2 Chronographe Automatique, une série limitée à quatre-vingt-dix-neuf exemplaires. Cette montre acier de fabrication suisse est animée par un mouvement Valjoux 7750, et pourvue d'un « cadran en émail qui retrace à 6 heures l'ellipse des instruments de vol du Concorde , explique l'horloger. Je l'ai voulu en émail car avec ce matériau, il y a une profondeur dans la couleur que l'on ne retrouve pas facilement dans l'aluminium, par exemple.

Et un cadran en émail est quasiment indestructible. » Un cadran avec affichage luminescent qui se voit en outre équipé d'un verre en saphir. Exigeant, pointilleux, l'horloger-designer n'a rien laissé au hasard, dessinant lui-même toutes les pièces de ses montres, du boîtier à la carrure, et des aiguilles aux couronnes qui portent le logo de la marque, également conçu par Federico.  « C'est une différence fondamentale avec beaucoup de microbrands que je connais , tient à préciser Restrepo. Tout est dessiné, alors que j'aurais pu très facilement faire mon choix dans les catalogues de pièces de fabricants chinois. On m'a critiqué pour certains de mes mouvements chinois, mais toutes les montres que je vois dans les microbrands comportent des carrures et assemblages réalisés en Chine. Les Chinois travaillent très bien. J'ai beaucoup travaillé là-bas où j'ai vécu dix ans, et j'ai toujours été content du résultat. Mais dans mes montres, tout est dessiné. C'est le rôle d'un designer ! On peut aller s'acheter des aiguilles, un boîtier, se créer un logo et s'inventer une histoire, mais ce n'est pas ce que je fais. » Ainsi conçues, arborant cet audacieux design qui n'a pas valu que des compliments à leur créateur (« je me suis fait quelques ennemis » avoue-t-il), à qui s'adressent aujourd'hui les montres imaginées par Federico Restrepo ? « Je m'adresse aux gens qui adorent les montres , répond-il, à des collectionneurs qui en possèdent déjà plusieurs. Mais en réalité, avec mes créations, je raconte un peu ma vie car je m'intéresse non seulement au design et aux montres, mais également à la philosophie, à la calligraphie, à la peinture… Je crois finalement que mes montres plaisent aux gens un peu atypiques. » Des montres atypiques pour clients atypiques conçues par un horloger atypique… L'ellipse est bouclée. Exigeant, pointilleux, le designer n'a rien laissé au hasard, dessinant lui-même toutes les pièces de ses montres.

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